CHAPITRE XIII

Les appartements qu’on leur attribua leur semblèrent d’une familiarité troublante – encore une fois. Ces Arendais venus du bout du monde, tant de siècles auparavant, s’étaient manifestement efforcés de reconstituer le palais royal de Vo Mimbre dans ses moindres détails, avec tous ses inconvénients. C’est ce que remarqua aussitôt Durnik, qui ne perdait jamais son esprit pratique.

— Ils auraient tout de même pu profiter de l’occasion pour procéder à quelques améliorations, observa-t-il.

— L’archaïsme a son charme, mon Durnik, répondit Polgara avec un sourire.

— Le charme de la nostalgie, peut-être, Pol, mais quelques touches de modernisme n’auraient pas fait de mal dans le tableau. Tu as remarqué que les bains étaient dans les caves ?

— Là, Dame Polgara, il n’a pas tort, acquiesça Velvet.

— C’était bien plus agréable à Mal Zeth, renchérit Ce’Nedra. Avoir une baignoire dans ses appartements permet de s’amuser et de faire toutes sortes de bêtises tranquillement.

Les oreilles de Garion devinrent d’un beau rouge.

— J’ai l’impression de rater quelque chose d’intéressant, nota finement Zakath.

— Laissez tomber, lâcha sèchement le jeune roi de Riva.

Puis les couturières arrivèrent et les dames s’absorbèrent dans cette activité qui semblait toujours emplir l’âme féminine de rêves voluptueux, ainsi que l’avait remarqué Garion.

Aussitôt après les couturières vinrent des tailleurs apparemment résolus à faire en sorte que tout le monde ait l’air aussi démodé que possible. Beldin refusa obstinément leurs services, bien sûr, et alla jusqu’à montrer à un gaillard un peu insistant un très gros poing noueux afin de lui faire comprendre combien il était satisfait de sa tenue habituelle.

Quant à Garion et Zakath, étant prisonniers de la contrainte que leur avait imposée la Sibylle de Kell, ils restèrent en conserve dans leur armure.

— Faites bien attention pendant le tournoi, leur dit Belgarath quand ils furent enfin seuls. Naradas sait qui nous sommes, et il a déjà réussi à nous retarder. Il pourrait essayer d’améliorer son score. Où allez-vous ? demanda-t-il âprement à Silk qui se glissait subrepticement vers la porte.

— Oh, fouiner un peu par-ci, par-là, répondit le petit voleur en ouvrant de grands yeux innocents. Ça ne peut pas nuire de se tenir un peu au courant des événements.

— D’accord, mais faites attention. Veillez en particulier à ce que rien ne se glisse dans vos poches par erreur. Nous marchons sur la corde raide. Si on vous voyait faucher quoi que ce soit, nous pourrions tous avoir de gros ennuis.

— Enfin, Belgarath, riposta Silk, offensé. M’a-t-on jamais vu faucher quoi que ce soit ?

Sur ces mots, il sortit en marmonnant dans sa barbe.

— Il veut dire qu’il ne vole pas ? demanda Zakath.

— Non, répondit Essaïon avec un sourire. Seulement qu’on ne l’a jamais pris la main dans le sac. Il a quelques mauvaises habitudes, mais nous essayons de l’en débarrasser.

Il y avait longtemps que Garion n’avait pas entendu la voix de son jeune ami. Essaïon était de plus en plus réservé, presque distant. C’était troublant. Il avait toujours été un peu étrange, mais il semblait maintenant voir des choses qui leur échappaient à tous. Garion sentit son sang se glacer dans ses veines en repensant aux paroles prophétiques de Cyradis à Rhéon : « Ta quête sera fertile en grands dangers, et l’un de tes compagnons y laissera la vie. »

Comme si cette évocation l’avait fait apparaître, la sibylle émergea de la chambre où les couturières bourdonnaient autour de ces dames. Ce’Nedra surgit aussitôt derrière elle, vêtue en tout et pour tout d’une courte – très courte – chemise.

— C’est une robe parfaitement convenable, Cyradis, protestait-elle.

— Pour Toi, Reine de Riva, rétorqua la sibylle, mais ces fanfreluches ne sont pas pour moi.

— Ce’Nedra ! fit Garion, estomaqué. Ne te promène donc pas toute nue !

— Oh, la barbe ! Tout le monde sait ce que c’est qu’une femme en petite tenue. Aide-moi plutôt à raisonner notre jeune amie mystique. Cyradis, si vous ne mettez pas cette robe, je serai très fâchée contre vous. Et puis il faut absolument que nous fassions quelque chose avec vos cheveux.

La sibylle prit spontanément la petite reine dans ses bras.

— Chère, chère Ce’Nedra ! dit-elle affectueusement. Tu es un noble cœur, et le souci que Tu prends de ma personne m’emplit l’âme de joie. Sois assurée que si d’aventure mes goûts changeaient je me soumettrais volontiers à Ton arbitrage, mais pour l’heure je suis satisfaite de ma simple toilette.

— On ne peut pas discuter avec elle, marmonna Ce’Nedra en levant les bras au ciel.

Puis, sur un charmant retroussis d’ourlet, elle repartit comme elle était venue : en coup de vent.

— Tu ne lui donnes pas assez à manger, Garion, remarqua Beldin. Elle n’a que la peau sur les os.

— Elle me plaît comme ça, rétorqua l’intéressé. Vous voulez vous asseoir, Cyradis ? proposa-t-il courtoisement.

— Si c’est possible.

— Bien sûr.

Il écarta d’un geste Toth qui s’apprêtait automatiquement à aider sa maîtresse et lui approcha un fauteuil confortable.

— Grand merci, Belgarion. Tu es aussi bon que brave, dit-elle, et un sourire illumina son visage. Suis-je si vilaine ainsi ? demanda-t-elle en portant la main à ses cheveux.

— Vous êtes merveilleuse, Cyradis, se récria-t-il. Il faut toujours que Ce’Nedra exagère. Elle ne peut pas s’empêcher de dicter leur conduite aux gens – à commencer par moi.

— Ses efforts ne te pèsent-ils point, Belgarion ?

— Oh non. Je crois même que si elle n’essayait plus de me réformer, ça me manquerait.

— Tu es pris dans les rets de l’amour, roi Belgarion. Si puissant sorcier que Tu sois, m’est avis que cette petite reine a un plus grand pouvoir encore, puisqu’elle Te tient dans le creux de sa main.

— C’est possible, mais ça m’est égal, au fond.

— Ecœurant, ronchonna Beldin. Si ça continue, je crois que je vais vomir.

Silk revint sur ces entrefaites.

— Alors ? demanda Belgarath.

— Naradas vous a coiffé au poteau. Je suis passé à la bibliothèque, et le type qui s’en occupe…

— Le bibliothécaire, dit machinalement le vieux sorcier.

— Si vous voulez. Bref, il m’a dit que Naradas n’avait rien eu de plus pressé en arrivant que de passer la bibliothèque au peigne fin.

— C’est donc ça, murmura Belgarath. Zandramas a envoyé son acolyte faire le boulot à sa place. Et il fouille toujours ?

— Apparemment pas.

— Autant dire qu’il l’a trouvée.

— Et probablement détruite pour nous empêcher d’y jeter un coup d’œil, ajouta Beldin.

— Que non point, doux Beldin, intervint Cyradis. La carte qui T’intéresse existe toujours, mais elle n’est pas à l’endroit où Tu Te proposes de regarder.

— Et, naturellement, vous n’avez pas le droit de nous en dire plus, ironisa Belgarath. Naturellement, répéta-t-il d’un air entendu comme elle hochait la tête en signe de dénégation.

— Vous avez dit la carte, insista Beldin, abordant le sujet par la bande. Cela veut-il dire qu’il n’y en a qu’un exemplaire ?

Elle acquiesça d’une inclinaison de tête.

— Eh bien, nous n’avons plus qu’à la découvrir, conclut le nain en haussant ses épaules difformes. Ça nous fera une occupation pendant que nos deux héros ici présents s’amuseront à faire des bosses dans les armures de leurs collègues.

— Au fait, Zakath, s’exclama Garion en se tournant vers le Malloréen. J’imagine que vous n’avez pas souvent eu l’occasion de tenir une lance ?

— Pas vraiment, non.

— Eh bien, demain matin, nous tâcherons de trouver un coin tranquille et je vous donnerai quelques conseils.

— Ce n’est peut-être pas une mauvaise idée…

 

Les deux hommes se levèrent tôt, le lendemain, et sortirent du palais à cheval.

— Nous allons quitter la ville, suggéra Garion. Il y a un champ clos près du palais, mais nous risquons d’y rencontrer du monde et… hem, ne le prenez pas mal, mais les premières passes sont généralement assez difficiles, et je préfère laisser leurs illusions à tous ces gens qui nous prennent pour de valeureux chevaliers. Ils n’ont pas besoin de savoir que vous n’y connaissez rien.

— Merci, fit sèchement Zakath.

— Je doute que vous aimiez être publiquement humilié ?

— Ça non.

— Eh bien, faites ce que je vous dis, croyez-moi.

Ils s’arrêtèrent dans une prairie à quelques lieues de la ville.

— Vous avez deux boucliers, remarqua Zakath. Est-ce la coutume ?

— Le second est pour notre adversaire.

— Quel adversaire ?

— Une souche ou un arbre. Il nous faut bien une cible. Bon, fit Garion en respirant un grand coup, nous allons participer à un tournoi d’apparat. Le but n’est pas de tuer qui que ce soit ; c’est plutôt mal vu. Nous jouterons probablement avec des lances épointées. Ça réduit généralement le nombre des victimes.

— Il arrive tout de même qu’il y ait des morts, non ?

— Ce sont des choses qui arrivent, mais la règle du jeu consiste seulement à faire vider les étriers à l’adversaire. Pour ça, on lui fonce dessus en visant le centre de son bouclier avec la pointe de notre lance.

— Et l’autre nous fait la même chose, sans doute ?

— Exactement.

— Ça doit être assez pénible.

— Ça l’est. Après quelques échanges, vous serez probablement couvert de bleus et de bosses des pieds à la tête.

— Et ils font ça pour s’amuser ?

— Pas seulement. Comme dans toute compétition, ils le font aussi pour voir qui est le plus fort.

— Ah, ça, c’est une chose que je comprends.

— J’en étais sûr.

Ils attachèrent le second bouclier sur la branche basse, élastique, d’un cèdre.

— Ça doit être à peu près la bonne hauteur, décréta Garion. Je vais effectuer quelques passes. Regardez bien comment je m’y prends, puis vous essaierez.

Il maniait la lance comme s’il n’avait fait que ça toute sa vie. Il frappa l’écu en plein milieu à chaque passage.

— Pourquoi vous levez-vous au dernier moment ? demanda Zakath.

— Je ne me lève pas complètement, si vous avez bien regardé. Le principe consiste à se dresser sur ses étriers, à se pencher en avant et à s’arc-bouter. Comme ça, on ajoute la masse de son cheval à son propre poids.

— Pas bête. Bon, à mon tour.

Zakath rata complètement le bouclier lors de sa première tentative.

— Ça n’a pas marché, constata-t-il, mais du diable si je comprends pourquoi.

— Quand vous vous êtes penché en avant, la pointe de votre lance a plongé vers le bas. Vous devez prendre garde à la maintenir bien droite.

— Je vois. Bon, je vais faire un second essai.

Ce coup-ci, il flanqua au bouclier un coup d’une telle force que l’écu fit un magnifique soleil autour de la branche.

— C’était mieux ? demanda-t-il.

— Là, vous l’avez tué, répondit Garion. Quand vous frappez la partie supérieure de l’écu, comme ça, votre lance est déviée vers le haut et rentre droit dans le heaume. Vous avez brisé la nuque de votre adversaire.

— Je vais essayer encore une fois.

Vers midi, le Malloréen avait fait des progrès notables.

— Bon, ça suffira pour aujourd’hui, décréta Garion. Il commence à faire chaud, je trouve.

— Moi, ça va.

— Je pensais plutôt à votre cheval.

— C’est vrai qu’il est en nage.

— Il écume comme tout un bord de mer. Et puis j’ai l’estomac dans les talons, moi.

 

Le matin du tournoi, il faisait un temps radieux. Une foule bigarrée se pressait dans les rues de Dal Perivor et autour du champ clos où devait se dérouler le tournoi.

— Je viens d’avoir une idée, souffla Garion à Zakath alors qu’ils quittaient le palais. Nous nous fichons complètement de remporter le tournoi, pas vrai ?

— Où voulez-vous en venir ?

— Nous avons quelque chose d’important à faire, et un assortiment de fractures nous retarderait gravement. Nous effectuons un ou deux passages, nous faisons vider les étriers à quelques chevaliers et nous nous laissons désarçonner à notre tour. Nous aurons satisfait aux exigences de l’honneur sans courir trop de danger.

— Vous voudriez que nous nous laissions délibérément vaincre ? avança Zakath, incrédule.

— A peu près, oui.

— Je n’ai jamais perdu une seule compétition de ma vie.

— Je trouve que vous ressemblez chaque jour un peu plus à Mandorallen, soupira Garion.

— D’autre part, reprit Zakath, vous oubliez que nous sommes censés être des chevaliers invincibles embarqués dans une noble quête. Si nous mordons la poussière comme de vulgaires débutants, Naradas risque de glisser dans l’oreille du roi toutes sortes de sous-entendus et d’insinuations. Alors qu’en gagnant, nous lui coupons l’herbe sous le pied.

— Gagner ? renifla Garion. Vous pigez vite et vous avez appris beaucoup de choses ces derniers jours, mais les chevaliers que nous allons affronter s’exercent depuis leur plus tendre enfance. Nous n’avons pas la moindre chance de vaincre.

— Bon. Je vous propose un compromis, fit Zakath avec un petit sourire. Si nous remportons le tournoi, le roi ne pourra rien nous refuser, d’accord ?

— C’est plus ou moins comme ça que ça marche en général.

— Eh bien, il nous accorderait sûrement de jeter un coup d’œil à cette fameuse carte, ou bien il pourrait obliger Naradas à nous la montrer. Je suis sûr qu’il sait où elle est.

— Mouais… je dois dire que là, vous marquez un point.

— Vous êtes sorcier. Vous pourriez certainement faire en sorte que nous l’emportions, pas vrai ?

— Ce serait de la triche, non ?

— Là, mon ami, il faudrait savoir. Il n’y a pas cinq minutes, vous vouliez que nous nous laissions délibérément tomber de cheval. Si ce n’est pas de la triche, je veux qu’on m’explique ce que c’est. Je vais vous dire : l’empereur de l’infinie Mallorée vous donne sa permission impériale de truander. Maintenant toute la question est de savoir comment vous allez vous y prendre.

Garion réfléchit un instant et tout à coup la lumière fut.

— Je vous ai raconté une fois que j’avais dû mettre fin à une guerre pour permettre à Mandorallen et à sa dulcinée de convoler en justes noces ? Eh bien, voilà comment j’ai fait : les lances finissent toujours par se briser. Avant la fin de ce tournoi, les lices seront pleines d’échardes ; on en aura jusqu’aux-chevilles. Or le jour où j’ai arrêté cette guerre, ma lance ne cassait jamais. Je l’avais environnée d’une sorte de champ de force. C’était très efficace. Personne n’est resté en selle, ce jour-là, et les meilleurs chevaliers de Mimbre étaient là.

— Je pensais que vous aviez conjuré un orage ?

— Ça, c’était après. Les deux armées s’apprêtaient à se rentrer dedans de part et d’autre du champ de bataille, mais la foudre a commencé à ouvrir des cratères dans le sol et ils ne s’y sont pas risqués. Ils ne sont quand même pas stupides à ce point.

— Quelle carrière vous avez déjà derrière vous, mon jeune ami ! s’esclaffa Zakath.

— Je dois dire que je me suis bien amusé, ce jour-là, admit Garion. Je n’ai pas souvent eu l’occasion d’embêter deux armées au grand complet. Mais ça m’a valu de gros ennuis par la suite. Quand on fricote avec le temps, on ne peut jamais mesurer toutes les conséquences. Belgarath et Beldin ont passé six mois à arranger les choses dans tous les coins du monde. Mon grand-père m’en a beaucoup voulu. Il m’a traité d’un tas de noms d’oiseaux, et triple buse n’était pas le pire.

— Vous avez parlé de lices. De quoi s’agit-il ?

— Ils plantent des poteaux dans le sol et ils y fixent une longue perche, à peu près à la hauteur du garrot du cheval. Les chevaliers foncent l’un vers l’autre de chaque côté de cette perche. Je pense que c’est pour empêcher les chevaux de se rentrer dedans. Les bonnes montures sont précieuses. Au fait, la taille et le poids de nos bêtes devraient nous avantager sensiblement par rapport à nos adversaires.

— Certes, mais je me sentirais quand même plus à l’aise si vous nous donniez un petit coup de pouce.

— Je n’y manquerai pas. Si nous devions jouter à la loyale, nous prendrions tant de coups que nous ne pourrions pas mettre un pied par terre pendant huit jours, et nous avons un rendez-vous. A condition de trouver où il doit avoir lieu…

Le théâtre des opérations était gaiement décoré d’étendards multicolores qui claquaient au vent. Les villageois massés d’un côté du champ regardaient en ouvrant de grands yeux la tribune érigée de l’autre côté pour la cour : le roi, les dames et les nobles vraiment trop âgés pour entrer en lice. Deux jongleurs en vêtements bigarrés distrayaient la foule pendant que les chevaliers s’apprêtaient. Des pavillons aux rayures de couleurs vives étaient dressés à chaque bout du terrain : les chevaliers pourraient y faire réparer leurs armures et les blessés souffrir à l’abri des regards, le spectacle de gens qui gémissent et se tordent de douleur ayant une fâcheuse tendance à assombrir des après-midi autrement fort agréables.

— Je reviens, fit Garion à son ami. J’ai deux mots à dire à grand-père.

Il mit pied à terre et s’approcha du banc où était assis Belgarath vêtu d’une somptueuse robe de laine blanche. Il avait l’air d’un volcan sur le point d’entrer en éruption.

— Très élégant, commenta Garion.

— Il y a des gens qui se croient drôles, ronchonna-t-il.

— Que voulez-vous, vieille branche, vous avez l’air tellement auguste et vénérable qu’on ne peut s’empêcher de vous vêtir dignement, commenta impudemment Silk qui était assis juste derrière lui.

— Oh, vous, ça va, hein ! Qu’y a-t-il, Garion ?

— Nous allons tricher un peu, Zakath et moi. Si nous gagnons, le roi ne pourra nous refuser une faveur, comme de te laisser regarder sa carte.

— Pas bête.

— Comment peut-on tricher dans un tournoi ? s’étonna Silk.

— On peut toujours tricher, tu devrais le savoir.

— Et tu es sûr de gagner ?

— Quasiment.

Le petit Drasnien se releva d’un bond.

— Où allez-vous ? demanda hargneusement Belgarath.

— Prendre quelques paris, lança le petit homme en détalant.

— Il ne changera jamais, observa le vieux sorcier.

— Encore une petite chose : Naradas est là. C’est un Grolim. Il comprendra tout de suite ce qui se passe. Je voudrais que tu m’en débarrasses. Je n’aimerais pas l’avoir sur le dos au moment crucial.

— Je m’occuperai de lui, promit Belgarath d’un ton menaçant. Vas-y et fais de ton mieux. Fais attention quand même.

— Oui, Grand-père, promit le jeune homme.

Il tourna les talons et rejoignit Zakath près des chevaux.

— Nous devrions passer en deuxième ou troisième position, annonça-t-il. L’usage veut que les gagnants du précédent tournoi joutent en premier. Ça vous permettra de voir comment on entre en lice. On nous prendra nos lances et on nous donnera celles que vous voyez dans le râtelier, là-bas. Je m’en occuperai dès que nous les aurons en main.

— Vous êtes un homme de ressources, Garion. Dites-moi, que fait Kheldar ? Il court dans ces tribunes comme un vide-gousset au marché.

— Dès qu’il a appris ce que nous préparions, il est allé prendre quelques paris.

— J’aurais dû y penser ! s’esclaffa le Malloréen. Je regrette de ne pas lui avoir demandé de parier pour moi.

— Mouais. Vous auriez peut-être eu du mal à lui faire rendre gorge.

Leur ami, le baron Astellig, mordit la poussière dès son second passage.

— J’espère qu’il n’est pas trop amoché, fit Zakath, un peu ennuyé.

— Il remue toujours, répondit Garion. Il a dû se casser une jambe, c’est tout.

— Au moins, nous n’aurons pas à l’affronter. J’ai horreur de faire du mal aux amis. Sauf que je n’ai presque pas d’amis, bien sûr.

— Vous en avez sûrement plus que vous ne pensez.

Après le troisième passage des chevaliers du premier rang, Zakath dit :

— Garion, vous avez fait de l’escrime ?

— A part les Algarois, les Aloriens ne se battent guère à l’arme blanche, vous savez.

— Bon, imaginez tout de même que vous fassiez pivoter votre poignet ou votre coude au dernier moment, ça détournerait la lance de votre adversaire. Vous n’auriez ensuite qu’à viser le centre de son bouclier alors que sa lance est complètement déviée. Ce serait imparable, vous ne croyez pas ?

— Ce n’est vraiment pas orthodoxe, répondit Garion avec une moue dubitative.

— La sorcellerie non plus. Alors, qu’en dites-vous ?

— Ecoutez, Zakath, vous tenez une lance de quinze pieds. A raison de deux livres par pied, il faudrait avoir des bras de gorille pour arriver à la faire tourner aussi vite.

— Une légère torsion suffirait. Vous me permettez d’essayer ?

— Bof… Je serai là pour vous ramasser si ça rate.

— Je savais que je pouvais compter sur vous, s’exclama le Malloréen avec une excitation presque enfantine.

— O mes aïeux…, gémit Garion, effondré.

— Ça ne va pas ? s’inquiéta Zakath avec sollicitude.

— Si si, très bien. Allez-y et tentez le coup si vous y tenez tant que ça.

— Qu’est-ce que ça peut faire, de toute façon, puisque je ne risque pas d’être blessé ?

— A votre place, je n’en serais pas si sûr. Vous voyez ça ? fit Garion en lui indiquant un chevalier qui avait été désarçonné, projeté à la renverse sur la perche séparant les lices, et qui semait des bouts d’armure à tous les vents.

— Il n’est pas mort, au moins ?

— Il remue faiblement, mais avant que les médecins ne s’occupent de lui, il leur faudra un forgeron pour l’extraire de sa cuirasse.

— Ça doit marcher, j’en suis persuadé, répéta obstinément Zakath.

— Si ça rate, je vous promets des funérailles nationales. Bon, c’est à nous. Allons chercher nos lances.

L’extrémité des lances de tournoi était rembourrée par des couches superposées de peaux de mouton entourées de toile, ce qui formait une boule ronde, à l’air inoffensif. Garion savait pourtant qu’elle pourrait projeter un homme à terre avec une force prodigieuse, et que c’était moins l’impact de l’arme qui faisait des dégâts que le contact violent avec le sol. Il avait la tête un peu ailleurs quand il concentra son Vouloir et ne trouva pas mieux pour le Verbaliser que de dire : « Fais comme ça ». Les choses ne se passèrent pas tout à fait comme prévu. Son premier adversaire fut désarçonné cinq pieds avant que la hampe du jeune roi de Riva n’effleure son bouclier et Garion dut ajuster le champ de force entourant leurs armes. Il constata non sans surprise que la technique de Zakath marchait parfaitement. Une torsion presque indécelable de l’avant-bras déviait la lance de son adversaire tandis que la sienne heurtait le bouclier de l’autre en plein centre. Garion constata qu’un homme brutalement éjecté du dos d’un cheval au galop parcourait une certaine distance en vol plané et faisait, en heurtant le sol, un bruit assez comparable à celui d’une forge qui s’effondrerait. Leurs deux adversaires repartirent à l’horizontale, sur des civières.

Ce ne fut pas une bonne journée pour l’honneur de Perivor. Au fur et à mesure que le roi de Riva et l’empereur de Mallorée se familiarisaient avec leurs lances améliorées, les preux cuirassés d’acier tombaient comme des fétus de paille et allaient emplir les infirmeries. La joute prit bientôt des allures de cataclysme. Mais l’aveuglement héréditaire des Mimbraïques finit par céder devant la vague intuition qu’ils affrontaient deux adversaires invincibles. Les chevaliers survivants de Perivor se réunirent et tinrent conseil. Puis, à l’unanimité, ils déclarèrent forfait.

— Quel dommage, soupira Zakath avec regret. Je commençais juste à m’amuser.

Garion préféra s’abstenir de toute réponse.

Les deux hommes se dirigeaient vers la tribune d’honneur pour les salutations traditionnelles lorsque Naradas, le sorcier aux yeux blancs, s’approcha avec un sourire onctueux.

— Félicitations, Preux Chevaliers, dit-il. Vous êtes hommes de grande valeur et d’une habileté extraordinaire. Vous l’avez emporté et les lauriers de la victoire sont à vous. Peut-être êtes-vous au fait de la suprême récompense dévolue aux vainqueurs de ce tournoi ?

— J’avoue que non, répondit platement Garion.

— Vous vous êtes battus, ce jour, pour l’honneur de vaincre une créature importune qui tantôt semait la perturbation dans notre beau royaume.

— Quel genre de créature ? s’enquit Garion, sur la défensive.

— Voyons, Sire Chevalier ! Un dragon, bien sûr.

La sibylle de Kell
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